
ou pourquoi lisons-nous si peu de philosophes ?
Platon, Aristote, Descartes, Locke, Kant, Hegel… Pour les vingt-cinq siècles d’histoire de la philosophie, la liste des « grands penseurs » ne retient seulement que quelques noms illustres. À qui fréquente assidûment le coin philo de la librairie, il apparaît que seules quelques dizaines d’élus soient dignes de postérité, alors que l’immense partie des dits et écrits du passé sombre quant à elle dans l’oubli… Pourquoi en est-il ainsi? Cela tient-il de l’inexplicable et rare génie de l’auteur béni? Ou bien faut-il voir dans cette apparente exception le fonctionnement d’un mécanisme de transmission dont la compréhension se situerait par delà les œuvres, c’est-à-dire dans le véhicule particulier qui les a fait traverser le temps?
Pour le sociologue, si l’on souhaite comprendre la grande rareté de la créativité intellectuelle, il faut rechercher par delà le « mystère du génie » les éléments de la vie sociale qui permettent sa manifestation et sa reconnaissance. C’est pourquoi une telle enquête se détournera des qualités dites intrinsèques des œuvres — le pur contenu — pour s’intéresser plutôt à ce curieux support — le contenant — qui se porte garant de leur renommée et les rend « bonnes à lire ». Vie sociale? Véhicule? Support? De quoi parle-t-on au juste? De réseaux intellectuels.
La pensée se fait réseau
En grattant derrière la figure mythique du grand auteur, la sociologie récente donne à penser que l’image du penseur solitaire et reclus dissimule en fait les liens sociaux qui lui ont permis, d’une part, de se former à l’art de la pensée en héritant d’éléments de la tradition passée et, d’autre part, d’occuper une position particulière parmi un ensemble restreint d’écoles rivales. L’organisation de ces liens de solidarité et de rivalité forme ce réseau intellectuel qui, pour une époque donnée, constitue l’espace déterminé où se déploient des formes de pensées. Une pensée créative, dit le sociologue, ne se forme jamais seule et à partir de rien, mais bien plutôt dans sa participation significative à la vie du réseau. Complexe tout ça? Cela mérite certainement quelques éclaircissements!
Pour comprendre un peu mieux, précisons que tout réseau intellectuel a deux dimensions. L’une concerne son histoire qui remonte dans le temps et qui est faite de ces fameuses chaînes maître-disciple qui agissent comme véritables canaux de transmission d’héritages culturels. L’autre dimension, non moins importante, renvoie à la configuration des ralliements et des disputes entre les penseurs, soit les relations qu’ils entretiennent et les lignes de conflits qui les séparent, réalités qui forment autant de « coalitions de pensées » animant toute la vie intellectuelle du moment.
Le réseau détermine aussi la façon dont les créativités intellectuelles peuvent s’y déployer : soit on révolutionnera les conceptions existantes en forgeant une toute nouvelle position (ce qui est très rare), soit on se fera le défenseur d’une position déjà établie dont on reprend le flambeau (ce qui est commun). Dans tous les cas, la donne est la même : pense celui qui pense avec ou contre d’autres. C’est pourquoi le sociologue est catégorique : il n’y a pas de créativité intellectuelle qui s’exprime hors d’un réseau pas plus qu’il n’y a de pensée digne d’attention qui survive hors de lui. Voyons voir à l’aide d’exemples.
Athènes, métropole philosophique
Les grandes effusions d’idées nouvelles surviennent lorsque plusieurs écoles de pensée jusque-là dispersées s’entrechoquent soudainement et quasi accidentellement en des lieux promus au rang de carrefour culturel. Du Ve au IVe siècle avant notre ère, la ville d’Athènes en tant que nouveau centre de la puissance impériale grecque devint ce type de métropole intellectuelle attirant chez elle les plus illustres esprits de son temps. Cette concentration soudaine et inouïe provoqua une explosion créatrice issue de la confrontation d’écoles rivales en lutte pour occuper le devant de la scène philosophique. À ce chapitre, la figure de Socrate est remarquable puisque sa voix a su se mettre en contradiction frontale avec la pensée bien établie des maîtres sophistes, hissant ainsi le nouveau philosophe au rang de point central du réseau : un nouveau discours « cherchant la vérité et non l’apparence de la vérité » était né et tous devaient maintenant se situer par rapport à cette nouveauté. Bien plus, l’importance de Socrate tient surtout au fait que son enseignement ait perduré dans l’œuvre de ses disciples immédiats dont Platon qui fonda une Académie à sa mémoire laquelle formera des générations de philosophes pendant trois siècles…
Iéna-Weimar, carrefour de réseaux
En plein Siècle des Lumières, la vie intellectuelle de Königsberg, lointaine capitale de la Prusse orientale, forme un petit réseau de penseurs autour de Hamann, Kant et du jeune Herder, l’élève des premiers, qui connaîtra lui une gloire précoce. Rétrospectivement, on reconnaît toutefois dans la Critique de la raison pure de Kant (parue en 1781) l’origine de l’idéalisme allemand qui, dans les décennies suivantes, constituera un très vaste mouvement intellectuel. Or, la Critique de Kant ne reçut que peu d’attention à sa publication et resta longtemps lettre morte (malgré les tentatives de vulgarisation par son auteur), car il lui manquait au départ l’ingrédient de tout succès intellectuel : la controverse et les factions qu’elle génère. C’est plutôt à Iéna et Weimar, villes voisines du centre de l’Allemagne, que surgira un tel pôle culturel vivant et bouillonnant par l’initiative de Goethe, écrivain célèbre et personnage magnanime devenu conseiller particulier de la cour ducale weimarienne. À l’invitation de ce dernier, Herder s’y établit tout comme le grand poète Schiller et beaucoup d’autres lettrés venus de partout pour y prodiguer un enseignement nouveau. À un point tel que le réseau Iéna-Weimar est rapidement bondé de factions intellectuelles qui animent diverses revues et rivalisent d’importance.
Kant fait tardivement son entrée en scène et pour cause. La première reconnaissance publique de la portée de sa Critique ne survient qu’en 1786 dans l’une de ces revues en vogue. S’ensuit un enthousiasme certain pour la philosophie du lointain professeur qui, par l’entrée de sa pensée dans les cercles de Iéna-Weimar, génère immédiatement une importante entreprise d’interprétation et de discussion. Étoile montante, Kant génère à la fois opposants et admirateurs inconditionnels dont certains se rendent même à pied dans la ville du maître dans l’espoir de le rencontrer! Tel le jeune Fichte qui ramena la nouveauté du kantisme à Iéna où il la réinterprétera au travers son enseignement lequel influencera grandement un certain Hegel, futur monument de la philosophie idéaliste.
Que retenir de ces récits pour notre compréhension du phénomène du « grand penseur »? En clair, il est celui qui réussit à entrer en débat avec les positions dominantes de son temps et qui réussit surtout à transmettre son héritage aux générations suivantes. La grandeur de sa créativité correspond à l’ampleur de cette fière descendance qui immortalise la pensée du maître en lui donnant de nouveaux visages. Or, ce n’est pas tout…
La loi du petit nombre
Pour le sociologue qui étudie ainsi l’histoire de la philosophie comme histoire de réseaux, il apparaît que la vie intellectuelle tombe sous l’étonnante régularité d’une loi sévère. Celle-ci tient d’abord au fait que tout réseau intellectuel est fortement hiérarchisé : la gloire s’y concentre toujours à l’intérieur d’un tout petit cercle de maîtres-penseurs qui participent au débat de l’heure. Pour leurs disciples, le fait d’être les témoins privilégiés de ces discussions importantes décuple leur chance de goûter à l’éminence du maître en occupant la position qu’il laissera vacante. Or, cette belle transmission est une exception : un maître réussit rarement à transmettre au-delà d’une ou deux générations le fruit de sa pensée. Pourquoi? Voici : la loi du petit nombre, mise au jour par la sociologie des réseaux intellectuels, dit que jamais plus de trois à six positions distinctes ne peuvent cohabiter simultanément sur une même scène. Par delà ce nombre, les écoles rivales devront ou fusionner ou disparaître, mais elles n’éviteront jamais le couperet de cette loi. Les oubliés de la tradition philosophique, ceux dont les œuvres sont absentes des tablettes de la librairie, ont donc été les victimes de cet impératif de devoir se hisser parmi les positions les plus en vue pour survivre… dans le temps.
Des raisons de déprimer? Pas vraiment. Car ces « oubliés », autant de vulgarisateurs et de professeurs qui ont agi aussi à titre de passerelles culturelles essentielles, furent et demeurent le premier public des grands de ce monde. En catimini, ils grappillent ça et là les graines de pollen dispersées par le vent de la pensée pour alimenter leur propre dialogue intérieur. Ils sont donc à leur façon le sel de la terre philosophique. Et il n’en faut pas beaucoup plus pour lever fièrement son verre à la gloire du penseur inconnu!
* D'après Randall Collins. The Sociology of Philosophies, 1998.